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Ce n'est pas parce qu'on vit plus vieux qu'il faut tout reporter à plus tard. Au contraire, il y a des discussions qu'il vaudrait mieux avoir maintenant, pendant qu'on a du temps devant nous. C'est le cas de l'âge de la retraite, au sujet duquel il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable.

« Le coût de la retraite aujourd'hui est sensiblement plus élevé qu'il y a 50 ou 60 ans, car la longévité a augmenté et les taux d'intérêt atteignent actuellement des creux historiques », souligne l'Institut canadien des actuaires dans un rapport publié ce mois-ci.

Au début des années 70, l'homme québécois avait une espérance de vie à 65 ans d'environ 13 années supplémentaires, mais depuis, il a gagné presque 7 ans de plus. La Québécoise, qui avait déjà environ 16 années devant elle, en a gagné plus de 6 autres durant la même période. Et la période suivant l'âge officiel de la retraite devrait continuer à s'allonger, puisque l'espérance de vie globale, elle, continue à augmenter.

Tant mieux pour tous ceux qui peuvent en profiter, surtout s'ils ont la chance de conserver la santé durant ces années de vie supplémentaires.

Mais il faut bien se rendre compte qu'à l'échelle d'une société, c'est une révolution qui nécessite réflexion.

Les années de vie active, voilà le socle sur lequel repose la retraite. Si cette retraite s'allonge sans que la base qui la soutient ne s'élargisse, on court au déséquilibre. Pas dans le cas de tous les travailleurs, mais collectivement, c'est une tendance qui risque de devenir difficilement soutenable.

Et pourtant, le sujet est pratiquement tabou. Décaler l'âge de la retraite pour tenir compte de cette nouvelle réalité, en retardant l'âge auquel un travailleur peut recevoir ses prestations, avec ou sans pénalités, est une idée qui a été évoquée à quelques reprises ces dernières années. Mais sitôt soulevée, sitôt étouffée. Le gouvernement Trudeau lui a d'ailleurs réservé un enterrement de première classe à son arrivée au pouvoir, en annulant les changements annoncés par Stephen Harper, qui avait retardé de 65 à 67 ans l'admissibilité au programme de Sécurité de la vieillesse (SV) et au supplément de revenu garanti (SRG).

Oui, il s'agissait d'une mesure mal conçue, dont les plus démunis et les provinces auraient fait les frais. Il est par contre dommage qu'Ottawa l'ait passée à la trappe sans s'intéresser à la tendance démographique qui sous-tend l'affaire. À croire que depuis le fameux « Goodbye, Charlie Brown » essuyé par Brian Mulroney au milieu des années 80, tout ce qui touche de près ou de loin aux retraites est considéré comme radioactif par les politiciens fédéraux. Pour le sens des responsabilités, on repassera...

Il est donc heureux que l'Institut des actuaires ait pris l'initiative de relancer le débat, d'autant que sa position n'est ni alarmiste ni insensible.

Le Régime des rentes du Québec (RRQ) et le Régime de pensions du Canada (RPC) ne sont aucunement en danger, reconnaît l'Institut, en précisant que la capitalisation du premier est stable pour les 50 prochaines années et que la viabilité du second est assurée pour les 75 prochaines années.

Et si ces actuaires recommandent que les travailleurs touchent leurs prestations du RRQ ou du RPC ainsi que celles de la SV à 67 ans plutôt qu'à 65 ans, ils misent sur l'incitation et non sur la coercition. Dans leur scénario, en effet, les prestations à 65 ans demeureraient intactes. Mais pour inciter les travailleurs à attendre jusqu'à 67 ans avant de s'en prévaloir, Québec et Ottawa devraient mettre l'accent sur les sommes plus élevées auxquelles ils auraient alors droit, recommandent les auteurs du rapport.

Ils demandent aussi aux gouvernements de permettre aux travailleurs qui le désirent d'attendre jusqu'à 75 ans avant de décaisser leur REER (régime enregistré d'épargne retraite) ou de demander leurs prestations de retraite.

Le seul changement un peu contraignant qui est mis de l'avant serait de retarder l'accès à la retraite anticipée, de 60 à 62 ans, avec une entrée en vigueur progressive sur 10 ans.

La sortie des actuaires réussira-t-elle à relancer le débat ? Espérons-le. Particulièrement au Québec, où l'on a tendance à prendre sa retraite plus tôt qu'ailleurs. Presque 61 % des nouveaux retraités partent avant d'avoir soufflé leurs 65 bougies, alors que seulement 53 % des Ontariens et des Canadiens de l'Ouest en font autant, signale l'Institut de la statistique du Québec.

Et les raisons qui font souhaiter que les Québécois restent plus longtemps sur le marché de l'emploi n'ont rien à voir avec la morale. Pour financer son système de santé et soulager les pénuries de main-d'oeuvre, le Québec a besoin de travailleurs, fait valoir l'actuaire Michel St-Germain, coauteur du rapport et associé chez Mercer.

Pour beaucoup de travailleurs de la génération X et pour ceux qui les suivent, l'affaire est déjà entendue : que ce soit par choix ou non, on travaillera bien après 65 ans. Or, ce sont justement eux, et non les baby-boomers, qui seraient visés par les changements évoqués. Il est grand temps d'ouvrir la discussion avec les citoyens concernés - et non avec tous ceux qui, à l'approche de la retraite, s'inquiètent de changements qui ne les toucheront pas.

Article publié par La Presse le 26 avril 2019